Enquête : La vente illicite des produits pharmaceutiques, les dessous d’une économie souterraine bien ficelée (1ère partie)

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La vente illicite des produits pharmaceutiques a explosé en Guinée ces dernières décennies, et la situation devient de plus en plus inquiétante dans la mesure où cela représente un véritable danger pour la santé de la population. Pour comprendre les dessous de cette activité, le site Horizon Guinée a mené une longue enquête et vous livre la première partie de ce travail.

La santé doit être la première préoccupation de tout gouvernement, c’est pourquoi on dit souvent : «  la santé avant tout ». En Guinée, l’une des problématiques de la santé publique aujourd’hui est la vente illicite des produits pharmaceutiques.

Sur la base des enquêtes menées,  plus de 70% de ce marché seraient détenus par les non-professionnels, donc le marché parallèle. Et cette situation génèrerait plus de 850 milliards de francs guinéens. Selon Docteur Fodé Oussou Fofana qui a dirigé l’ordre des pharmaciens pendant 14 ans, le pays compte aujourd’hui 168 sociétés grossistes pour une population de 10.523.261 habitants (D/2015/999/PRG/SGG). Et selon docteur Manizé, lors d’une émission des GG le mois dernier, la vente de faux médicaments sur le marché parallèle aux populations, plus 2000 enfants/an seraient victimes de ce fléau. Ces chiffres mettent en exergue la chienlit que l’on contacte dans ce secteur. A titre comparatif, la cote d’Ivoire pour une population de près de 25 millions d’habitants compte 4 société grossistes, et le Sénégal pour près de 16 millions d’habitants compte 3 sociétés grossistes. Cette prolifération des sociétés grossistes serait la base de tous les maux que connait ce secteur.

Par ailleurs lors du conseil des ministres du 15/06/2017, cette question a été largement débattue. Le Ministre de la Santé  d’alors, avait fait une communication relative au niveau d’avancement de l’évaluation et de revue des agréments des sociétés grossistes répartiteurs de produits pharmaceutiques de Guinée.

« Il a rappelé que la mise en place des Sociétés Grossistes depuis 1985 jusqu’à nos jours, a connu une déréglementation et le non-respect des normes qui ont conduit le pays à dénombrer plus de cent (100) sociétés grossistes répartiteurs dont la plupart alimentent le marché illicite en faux médicaments et, du coup, déréglementent le fonctionnement des officines privées. La conséquence de ce dysfonctionnement est de compromettre dangereusement la santé de nos populations. Le Ministre a précisé que l’objectif de la Commission Nationale d’Évaluation et de Revue des Sociétés Grossistes Pharmaceutiques est de :

Mettre fin aux sources d’approvisionnement de notre pays en faux médicaments par une surveillance plus renforcée au niveau du cordon douanier et une administration plus saine pour l’octroi d’autorisation de mise sur le marché des produits pharmaceutiques et une meilleure gestion des visas d’importation ;

Revoir le nombre de sociétés grossistes importateurs à la baisse par un système d’accréditation de toutes les sociétés autorisées par l’État;

Assainir le secteur privé pharmaceutique par l’application correcte de la loi et de la réglementation pour amener les acteurs à plus de professionnalisme dans leur travail.

Il a indiqué que les résultats préliminaires de la première étape consacrée à l’évaluation administrative de l’ensemble des sociétés grossistes répertoriées de la Direction Nationale des Laboratoires et Pharmacies, a porté sur 94 sociétés contre 97 déclarées. Elle a consisté à vérifier la conformité des dossiers par rapport à la Loi L94/012/AN du 22 mars 1994 ».

Pire, selon Docteur Fodé Oussou Fofana, parmi les 168 sociétés grossistes, seulement 5 ont des adresses, donc respectent les règles en matière de distribution de médicament ce sont : UBIPHARM, LABOREX, SOGUIPREM, NODIPHARM, SODIPHARM.

Toujours selon lui, les autres agréments seraient détenus par de simples commerçants qui ne disposent aucune qualification pour exercer le métier de pharmacien et n’ont aucune adresse sur le territoire national.

Ces faits cités plus haut sont révélateurs d’un marché en plein délitement, qui provoque de graves dangers pour la santé publique.

Malgré ce constat alarmant, la vente illicite de ces produits continue au vu et au su tout le monde. Les marchés Madina et Taouya sont aujourd’hui les principaux points de vente de ces « faux médicaments ».

Pourtant, Les balises de l’exercice du métier de pharmacien sont fixées par  la loi L/2018/No 24 du 20/06/2018. Dans cette loi au titre 4 concernant les conditions et règles de l’exercice de la pharmacie ; l’article 75 stipule que : nul ne peut exercer la profession de pharmacien en république de Guinée, s’il ne présente toutes garanties  de bonne moralité et s’il ne remplit les conditions suivantes :

Être titulaire du diplôme d’état national de docteur en pharmacie ou d’un diplôme reconnu équivalent par les autorités nationales. Etre de nationalité guinéenne.

Être résident en république de Guinée.

Être inscrit à l’ordre national des pharmaciens de Guinée.

Dans le même ordre d’idée au niveau de l’article 81 et 82 il est dit  que : l’ordre national des pharmaciens est une institution à caractère professionnel dotée de la personnalité civile et de l’autonomie financière et agissant sous sa seule responsabilité. Il a pour mission  de veiller au respect des principes de compétence maintenue du pharmacien, de moralité, de probité et de dévouement indispensable à l’exercice de la pharmacie et l’observation par tous les membres des devoirs professionnels. Ce qui signifie que même parmi les professionnels (diplômés en pharmacie), la loi peut interdire à certains d’exercer ce métier (s’ils ne sont pas de bonnes moralités) à plus forte raison les non-diplômés.

Alors pourquoi de simples commerçants continuent à exercer ce métier dans notre pays sans être inquiétés par les autorités ? Pourquoi autant de sociétés grossistes pour une si petite population ?  Pourquoi ces marchés sont devenus des principaux points d’approvisionnement pour la population ? Sont autant de questions qui méritent d’être répondues, que le site a tenté de répondre lors de cette enquête.

Durant le premier régime la politique sanitaire de la Guinée se reposait sur le système de soins publics avec la gratuité des prestations. Donc l’exclusivité de la vente des médicaments était réservée à l’état à travers ses structures de distribution. Au lendemain de la prise du pouvoir par l’armée en 1984, l’on est passé du socialisme au libéralisme. Dès lors, le système de soins s’est libéralisé et la politique pharmaceutique est devenue l’épine dorsale de la politique sanitaire, ce qui a poussé l’état à adopter en 1994  une politique pharmaceutique  puis modifiée en 1998. Cette politique avait pour objectif « d’assurer la disponibilité des médicaments dans les formations sanitaires publiques, de renforcer le cadre législatif et règlementaire et les moyens de l’appliquer, de garantir la qualité et l’accessibilité des médicaments à l’ensemble de la population et d’améliorer la prescription. En fin d’assurer la dispensation et le bon usage des médicaments »

Dès lors, le nombre de sociétés grossistes a augmenté de façon exponentielle. Selon la (DNPL/Division établissements biopharmaceutiques) dans  son rapport de politique pharmaceutique nationale, présenté en juin 2014, la part du secteur privé est très importante et compte soixante-dix (70) sociétés grossistes – répartiteurs, quatre cent huit (408) officines dont trois cent quarante-huit (348) dans la capitale. Il y a trente-quatre (34) agences de promotion enregistrées, trente-huit (38) points de vente pharmaceutiques tenus par des non pharmaciens.

En 2017, selon le ministre de la santé d’alors, le  pays connaissait plus 100 sociétés grossistes, et de nos jours selon docteur Fodé Oussou Fofana, un doyen dans ce domaine, il existerait 168 sociétés grossistes, ce qui voudrait dire que le nombre de société a doublé en cinq (5) ans.

Alors pourquoi autant de sociétés grossistes ?

Sur la base de nos enquêtes, la descente aux enfers de ce secteur a commencé pendant les 7 dernières années du deuxième régime. A l’époque, des lobbys militaires étaient derrière la plupart des sociétés grossistes, et faisaient office de parrains en contrepartie d’une forte rémunération de la part des « commerçants illégaux ». Selon un de nos enquêtés, certains anciens officiers du CMR étaient des parrains des sociétés grossistes. Selon Fodé Oussou Fofana, il suffit aujourd’hui de donner 50 millions à un ministre pour qu’il délivre un agrément. Plus loin il ajoute que la vente illicite des médicaments à l’équivalent de la vente illégale des armes, en ce sens que le dégât causé par les deux sont presque les mêmes..

Pour un de nos enquêtes, le marché des médicaments est très complexe.

 « Pour tout te dire, ce marché est très pourri, c’est pourquoi c’est très difficile de combattre la vente illicite des produits. Ils sont tous mouillé. Laisse-moi te dire qu’au temps Conté, beaucoup d’officiers du CMRN, Kerfalla, Jacque Touré, Henry Tofani avaient ou étaient parrains des sociétés grossistes, donc ils étaient derrière de simples commerçants qui avaient des agréments. Tous les problèmes ont commencé là. Donc il était difficile de lutter contre le fléau. D’ailleurs tu m’as dit que tu as réalisé un entretien avec Fodé Oussou, mais ce qu’il ne t’a pas dit, quand il était à la tête de l’ordre des pharmaciens, il a voulu s’attaquer à ce problème et dès lors il a reçu des menaces de morts, on a failli le tuer à deux reprises. La première fois c’était au port autonome, quand il s’est opposé à la sortie d’un conteneur de médicaments qui n’était pas dans les règles. Et la seconde fois, on a coincé sa voiture quand il rentrait chez lui, il failli tomber dans les ravins.

En plus de cela, il faut savoir que certains pharmaciens  aussi alimentent le marché parallèle, moi par exemple, mon boss était délégué médical, quand il envoie des médicaments, il fallait forcement écouler la marchandise, et je partais revendre une partie à Madina. Nos ministres actuels aussi sont tous corrompus. D’ailleurs j’aurai appris que les raisons du limogeage du Ministre est qu’il a voulu s’attaquer à ce problème. C’est pour te dire que c’est un terrain très miné ». Dans le même ordre d’idée, Fodé Oussou affirme : «  aujourd’hui, il suffit de donner 50.000 à un ministre pour avoir un agrément, c’est pourquoi il est facile pour n’importe qui d’avoir ce fameux papier. »

Ces faits cités plus haut, sont révélateurs d’un système mafieux très sophistiqué, donc du gangstérisme dans le domaine de la santé en Guinée.

Alors au regard de tous ces faits, l’on peut se poser énormément de questions :

Pourquoi y-a-t-il le laisser-aller dans ce secteur ? 

Pourquoi le marché parallèle détient-il la plus grande part dans ce secteur ?

Pourquoi les populations se dirigent de plus en plus vers la vente illicite ?

 Les réponses de ces questions dans la deuxième partie de l’enquête



Sonny CAMARA

Administrateur Général


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